Regret maternel : aimer son enfant sans aimer la maternité

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Regret maternel et parentalité imparfaite : pourquoi on n’ose plus dire que c’est difficile

Dans votre capture, on voit des formulations qui claquent comme des aveux interdits : « Je crois que je regrette d’être devenue maman… », « Je déteste être mère… ».

Si ces phrases tournent si fort sur les réseaux, dans les médias et dans les forums, ce n’est pas seulement parce qu’elles choquent. C’est parce qu’elles mettent des mots sur une expérience que beaucoup taisent : aimer son enfant, mais vivre la maternité comme un épuisement, une dépossession, parfois même comme un deuil silencieux de sa vie d’avant.

Par honte? Par pudeur ? Par résilience forcée ?
… Ou tout simplement parce qu’on n’arrive pas à mettre des mots sur cette sensation.

Les autorités de santé publique constatent d’ailleurs que les parents rapportent aujourd’hui des niveaux de stress très élevés, supérieurs à ceux des autres adultes.

Analyse rapide

Oui, une mère peut aimer profondément son enfant et souffrir de la maternité telle qu’elle la vit.
Ce n’est pas forcément une absence d’amour.

Cela peut relever d’un deuil de la vie passée, d’une transition identitaire violente, d’un burn-out parental, d’une dépression post-partum, ou d’une accumulation de pression sociale autour du mythe de la “mère parfaite”.

Les études qualitatives sur le regret maternel montrent justement que ce sentiment reste massivement tabou, ce qui empêche souvent les femmes d’en parler tôt et de recevoir de l’aide.

Pourquoi ce sujet explose aujourd’hui

Le sujet buzze parce qu’il touche un interdit culturel très profond : on accepte qu’une mère soit fatiguée, débordée, voire en larmes, mais on accepte beaucoup moins qu’elle dise franchement qu’elle a perdu sa liberté, son élan, son identité ou son plaisir à vivre comme avant.

Les travaux sur le regret maternel décrivent précisément ce verrou social : le tabou pousse les femmes à se censurer, alors même que leurs difficultés sont réelles.

Les données publiques récentes vont dans le même sens sur l’arrière-plan du problème.

Selon l’avis du U.S. Surgeon General sur la santé mentale parentale, 33 % des parents déclarent un niveau élevé de stress sur le mois écoulé contre 20 % des autres adultes, et 48 % disent que leur stress est complètement accablant la plupart des jours, contre 26 % chez les autres adultes.

Les facteurs cités incluent le manque de temps, la pression économique, l’isolement, les inquiétudes pour les enfants et la pression sociale.

Autrement dit : les témoignages viraux ne sont pas une preuve statistique en eux-mêmes, mais ils jouent souvent le rôle d’alarme.

Ils rendent visible une souffrance que la recherche qualitative et les autorités de santé décrivent déjà sous d’autres mots : surcharge, isolement, perte de soi, culpabilité, fatigue chronique, irritabilité.

Regret maternel : de quoi parle-t-on exactement ?

Le regret maternel ne signifie pas automatiquement : “je n’aime pas mon enfant”. C’est justement l’un des points les plus mal compris. Les études consacrées aux mères qui disent regretter la maternité montrent que le cœur du problème porte souvent sur la condition de mère, l’irréversibilité du rôle, la disparition de l’ancienne vie, le manque de soutien ou l’impression d’avoir été poussée vers un idéal qui ne correspondait pas à leur réalité.

C’est pour cela que certaines femmes décrivent une phrase terrible mais parlante : “je me sens comme une nounou pour mes propres enfants”. Ce ressenti n’exprime pas forcément un manque d’attachement. Il peut traduire une maternité réduite à la logistique, à la surveillance, aux routines, au service permanent, sans espace pour la réciprocité affective ni pour l’existence personnelle.

Burn-out parental, identité maternelle et surcharge mentale : quand une mère bascule dans l’épuisement, elle peut se sentir fonctionnelle plus que vivante, utile plus qu’incarnée.

Le deuil de la vie d’avant est réel

La transition vers la maternité n’est pas un simple « changement de rythme ».

Les travaux sur la « transition to motherhood » la définissent comme une transformation physique, psychologique, sociale et relationnelle. Des publications récentes sur la « matrescence » décrivent aussi cette période comme un remaniement profond de l’identité, de la charge cognitive et du rapport à soi.

Cela aide à comprendre pourquoi certaines mères parlent d’un deuil. Ce deuil peut concerner la spontanéité, le sommeil, le calme, la disponibilité mentale, la sexualité, le couple, la carrière, le sentiment d’être “quelqu’un” en dehors du soin aux autres.

Des travaux qualitatifs récents décrivent explicitement des pertes de soi temporaires ou durables, surtout quand la maternité s’installe dans des systèmes domestiques inégaux où le travail invisible repose majoritairement sur les femmes.

Le problème n’est donc pas seulement psychologique.
Il est aussi matériel et social.

Quand tout repose sur une seule personne, la souffrance n’est pas une défaillance morale.

C’est parfois la conséquence très prévisible d’un déséquilibre chronique entre les exigences parentales et les ressources disponibles. C’est précisément le cadre utilisé par la littérature sur le burn-out parental.

Irritabilité constante : quand faut-il penser burn-out parental ?

L’irritabilité permanente ne doit pas être banalisée.

Le burn-out parental est décrit dans la littérature comme une condition marquée par une fatigue intense liée à la parentalité, une distanciation émotionnelle vis-à-vis des enfants, et une perte d’épanouissement parental. Les outils de mesure les plus utilisés ajoutent aussi le contraste avec l’ancien soi parental : la sensation de ne plus être la mère ou le père qu’on était ou qu’on pensait être.

Beaucoup de mères ne disent pas : “je vais mal”.

Elles disent plutôt : “je suis devenue irritable tout le temps”, “je n’ai plus de patience”, “je sursaute pour rien”, “je suis vidée”, “je fais tout en pilote automatique”.

Ces formulations collent étroitement aux descriptions scientifiques de l’épuisement parental.

Mettre une étiquette sur un problème, c’est le premier pas vers la solution.

Et quand faut-il penser dépression post-partum ?

Il ne faut pas confondre systématiquement regret maternel, burn-out parental et dépression post-partum, même si ces états peuvent se chevaucher.

Selon le NHS, la dépression postnatale peut inclure une humeur basse, la perte de plaisir, l’impression de ne plus faire face, la culpabilité, l’anxiété, l’irritabilité, les troubles du sommeil, les difficultés de concentration, les difficultés de lien avec le bébé, et dans les cas graves des pensées suicidaires ou des pensées de mal faire à son bébé.

Le NHS rappelle aussi que le “baby blues” est fréquent juste après la naissance, mais qu’au-delà de deux semaines, si cela persiste ou s’aggrave, il faut consulter.

La littérature clinique estime par ailleurs que la dépression périnatale concerne environ 1 personne sur 7 pendant la grossesse ou dans l’année suivant l’accouchement. Ce n’est donc pas un phénomène marginal.

Là encore, le tabou aggrave tout.

Le NHS note noir sur blanc que des parents peuvent avoir peur qu’on leur retire leur bébé s’ils parlent, alors que cela est très rare et que le but des soignants est d’apporter du soutien.
Ce point est essentiel pour déculpabiliser.

Pourquoi on n’ose plus dire que c’est difficile

Une des réponses tient au poids du modèle de la mère parfaite.

Les recherches montrent que la pression à être une “bonne mère” ou une “mère parfaite” est associée à davantage de stress et à davantage de burn-out parental.

Autrement dit, plus une femme se sent sommée d’être irréprochable, disponible, douce, présente, patiente, performante au travail, impeccable à la maison et émotionnellement régulée en permanence, plus elle s’expose à l’effondrement.

Ce que l’on appelle parfois l’idéologie de l’intensive mothering joue ici un rôle central. Des travaux qualitatifs décrivent des mères qui intériorisent des attentes si élevées qu’elles finissent par s’effacer elles-mêmes, y compris dans leur couple et dans leur identité personnelle.

D’autres recherches soulignent une perte temporaire du sentiment de soi et une mise entre parenthèses de l’identité de partenaire ou de professionnelle.

Il faut aussi ajouter l’effet des réseaux sociaux et du climat culturel.

L’avis du Surgeon General inclut explicitement la technologie, les réseaux sociaux, l’isolement et la pression culturelle parmi les grands stresseurs parentaux actuels.

Quand une mère déjà épuisée voit en boucle des mises en scène de parentalité heureuse, maîtrisée, “naturelle”, elle peut conclure non pas que le système est trop lourd, mais qu’elle, personnellement, est défaillante.

Se sentir “comme une nounou” : ce que cela révèle vraiment

Quand une mère dit qu’elle se sent comme une employée du quotidien dans sa propre famille, il faut entendre l’arrière-plan : répétition des tâches, absence de relais, invisibilité du travail accompli, peu de reconnaissance, peu de temps seul, peu d’espace psychique, parfois aussi un sentiment de n’être plus regardée comme un sujet mais seulement comme une fonction.

Les recherches récentes sur l’identité post-partum et le travail invisible vont nettement dans cette direction.

Ce type de phrase peut aussi être une manière maladroite d’exprimer un besoin fondamental :

Redevenir une personne entière, pas seulement une mère.

Et ce besoin n’a rien d’égoïste.

Le Surgeon General souligne au contraire que le bien-être des parents est une priorité de santé publique, et que prendre soin des parents fait partie intégrante de la santé des enfants.

Comment accompagner sans juger

La première étape consiste à verbaliser et nommer honnêtement ce qui se passe.

Dire : “je regrette parfois ma vie d’avant”, “je me sens prisonnière”, “je suis irritable en permanence”, “je n’en peux plus” n’est pas une faute morale.

C’est souvent le début d’une prise en charge utile.

Les autorités de santé recommandent de parler à un professionnel si l’on se reconnaît dans les signes de dépression post-partum, même partiellement.

La deuxième étape, c’est le concret.

Les recommandations officielles insistent sur l’aide pratique : soulager les tâches, sécuriser du repos, renforcer les liens sociaux, proposer un vrai relais, pas seulement des conseils.

Côté entourage, “dis-moi si tu as besoin” ne suffit pas toujours ; mieux vaut proposer quelque chose de précis : garder l’enfant, faire les courses, prendre le relais sur le bain, préparer un repas, accompagner à un rendez-vous.

La troisième étape, c’est de distinguer ce qui relève du système, de l’épuisement, d’un trouble de l’humeur, ou d’un mélange des trois.

Une mère peut avoir besoin à la fois d’un espace pour dire son ambivalence, d’un meilleur partage des charges, d’un suivi psychologique, et parfois d’un soin médical.

Réduire tout cela à “tu devrais profiter” ou “toutes les mères passent par là” est une forme de déni.

Au fond, que peut-on en penser ?

Il faut cesser d’opposer deux caricatures : la mère radieuse qui gère tout avec amour, et la mère “monstrueuse” qui avoue que c’est trop dur.

Entre les deux, il y a la réalité.

Une réalité où l’on peut aimer son enfant et détester certains aspects de la maternité.
Une réalité où le regret porte parfois sur la transformation de sa vie, pas sur la valeur de son enfant.
Une réalité où la souffrance augmente quand elle est niée.

Normaliser cette parole ne revient pas à banaliser la souffrance.

Cela revient au contraire à la traiter plus tôt, plus humainement, et plus honnêtement.

Et c’est probablement pour cela que ces témoignages deviennent viraux : ils percent enfin le mur du mensonge social qui veut faire croire que la parentalité difficile serait une exception honteuse, alors qu’elle est assez fréquente pour être devenue un enjeu de santé publique.

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Questions fréquentes

Peut-on aimer son enfant et regretter d’être mère ?

Oui. Les travaux qualitatifs sur le regret maternel montrent que certaines femmes distinguent clairement l’amour pour leur enfant et la souffrance liée au rôle maternel, à l’irréversibilité du choix ou à la perte de leur ancienne vie.

Le regret maternel est-il la même chose que la dépression post-partum ?

Non. Le regret maternel décrit un vécu ou une évaluation douloureuse de la maternité ; la dépression post-partum est un trouble de santé mentale avec des symptômes cliniques précis comme l’humeur basse, la culpabilité, l’anxiété, l’irritabilité, la perte de plaisir ou des difficultés de lien avec le bébé. Les deux peuvent coexister.

C’est quoi, exactement, le burn-out parental ?

Le burn-out parental est un syndrome d’épuisement spécifique à la parentalité, caractérisé par une fatigue intense, une distanciation émotionnelle, une perte d’épanouissement parental et souvent le sentiment de ne plus être le parent que l’on était auparavant.

Pourquoi tant de mères parlent-elles de perte de liberté ?

Parce que la transition vers la maternité implique des changements physiques, psychologiques, sociaux et relationnels majeurs. Des études récentes décrivent aussi la perte de soi, le travail invisible et les inégalités domestiques comme des facteurs clés du mal-être maternel.

Quand faut-il demander de l’aide rapidement ?

Si la tristesse, l’anxiété, l’irritabilité ou la sensation de ne plus faire face persistent, s’aggravent, ou s’accompagnent de pensées suicidaires, d’automutilation ou de peur de faire du mal à son bébé, il faut demander une aide urgente. Les recommandations officielles sont claires sur ce point.

Sources

- U.S. Surgeon General / HHS - "Parents Under Pressure: The U.S. Surgeon General’s Advisory on the Mental Health and Well-Being of Parents"
- Erika Iacona "Maternal Regret and the Myth of the Good Mother: A Psychosocial Thematic Analysis of Italian Women in a Patriarchal Culture" (Behavioral Sciences, 2025)
- Moïra Mikolajczak & Isabelle Roskam - "Parental burnout: Moving the focus from children to parents” (New Directions for Child and Adolescent Development, 2020)
- Moïra Mikolajczak & Isabelle Roskam - "A Theoretical and Clinical Framework for Parental Burnout: The Balance Between Risks and Resources" (Frontiers in Psychology, 2018)
- Wen-Ying Hwang, So-Young Choi, Hyejin An - "Concept analysis of transition to motherhood" (Korean Journal of Women Health Nursing, 2022)
- J. Priyadharshini - "I used to be someone else”: postpartum identity and invisible labor among urban mothers in Chennai, an interpretative phenomenological study" (Frontiers in Psychology, 2025)
- NHS - "Postnatal depression"
- Karen Carlson et al. - "Perinatal Depression" (StatPearls / NCBI Bookshelf, 2025)
- Loes Meeussen & Colette Van Laar - "Feeling Pressure to Be a Perfect Mother Relates to Parental Burnout and Career Ambitions" (Frontiers in Psychology, 2018)
- T. Williamson et al. - "Mothering Ideology: A Qualitative Exploration of Mothers’ Perceptions of Navigating Motherhood Pressures and Partner Relationships" (Sex Roles, 2023)