En 2025, les enfants français de 6 à 17 ans passent en moyenne 4 heures et 11 minutes par jour devant un écran, en dehors du temps scolaire (étude GoStudent, Éducation du Futur, 2025). Ce chiffre choque, mais il cache une réalité que peu de guides parentaux osent aborder franchement.
La célèbre règle des 3-6-9-12, popularisée par le psychiatre Serge Tisseron, promet un cadre simple : pas de télévision avant 3 ans, pas de console avant 6 ans, pas d’internet avant 9 ans, un accompagnement jusqu’à 12 ans. Sur le papier, c’est limpide.
Dans une maison avec deux, trois ou quatre enfants d’âges différents, cette belle mécanique s’effondre en quelques minutes. Santé publique France l’a confirmé en septembre 2025 : plus d’un enfant sur deux dépasse déjà les repères sanitaires recommandés, et les cadets sont souvent les premiers concernés. L’Insee a montré, via l’enquête Elfe, que les benjamins d’une fratrie sont exposés aux écrans plus tôt et plus longtemps que leurs aînés au même âge, entraînés par les usages de leurs grands frères et grandes sœurs.
Personne ne le dit clairement aux parents : appliquer un âge unique à toute une fratrie ne protège pas les plus jeunes, il les expose davantage. Cet article démonte la règle 3-6-9-12 telle qu’elle est généralement présentée, confronte ses principes aux données 2025-2026 de Santé publique France, de l’OMS et de l’Insee, et propose une version réellement adaptée aux familles avec plusieurs enfants. Vous y trouverez aussi ce que le carnet de santé impose depuis janvier 2025, ce que l’arrêté du 2 juillet 2025 change dans les crèches, et pourquoi le cadet de la famille est souvent le grand oublié des politiques de prévention.
Ce que la règle 3-6-9-12 cache aux familles avec plusieurs enfants
La règle 3-6-9-12 est un repère éducatif conçu par le psychiatre Serge Tisseron en 2008, qui fixe quatre paliers d’âge pour l’usage des écrans par un enfant : pas de télévision avant 3 ans, pas de console personnelle avant 6 ans, pas d’internet seul avant 9 ans, et un accompagnement parental jusqu’à l’entrée au collège vers 12 ans.
Serge Tisseron a conçu cette règle pour un enfant unique face à un écran, pas pour une fratrie de trois enfants qui se partagent une tablette dans le même salon. Le psychiatre l’a lui-même révisée à plusieurs reprises depuis 2008, dont une mise à jour majeure en 2019 pour intégrer les réseaux sociaux et les smartphones (Serge Tisseron, 3-6-9-12+, Éditions Érès, 2019). Mais la mécanique de base reste pensée enfant par enfant, âge par âge, comme si chaque frère et chaque sœur grandissait dans une bulle isolée.
Or l’Insee a documenté, à travers l’enquête Elfe, que 46% des enfants aînés sont maintenus à distance des écrans par leurs parents, contre seulement 36% des cadets du même âge (Insee, France, portrait social, 2022). Cet écart de dix points n’est pas un détail statistique. Il révèle qu’un cadet de 4 ans grandissant aux côtés d’un frère de 9 ans regarde des contenus, des jeux et des vidéos qu’aucune règle par âge ne prévoit pour lui.
Dans les familles que suit la pédopsychiatre Marie-Claude Bossière, membre du Collectif Surexposition Écrans, ce phénomène revient sans cesse en consultation. Un enfant de 2 ans assis sur les genoux de son frère de 8 ans devant une tablette n’a, sur le papier, aucun écran personnel. Dans les faits, il cumule autant de temps d’exposition que son aîné, sinon plus. La règle 3-6-9-12 n’a jamais été conçue pour capturer ce cas de figure, et c’est précisément ce que les guides parentaux omettent d’expliquer.
Les applications de contrôle parental les plus utilisées en France, comme celles intégrées aux tablettes familiales, comptabilisent le temps d’écran par profil ou par appareil, jamais par enfant réellement présent devant l’écran. Un cadet sans profil personnel, trop jeune pour en avoir un, n’apparaît tout simplement dans aucune statistique de contrôle parental, même s’il passe une heure par jour assis à côté de son frère.
Cette faille technique renforce l’invisibilité du phénomène : les parents pensent gérer le temps d’écran de leurs enfants alors qu’ils ne pilotent, au mieux, que celui de l’appareil utilisé par l’aîné. Serge Tisseron lui-même reconnaît que sa règle a été conçue à une époque où les foyers ne possédaient généralement qu’un seul écran familial, la télévision, et non une multitude d’appareils individuels partagés de façon informelle entre plusieurs enfants.
Le chiffre que Santé publique France a mis dix ans à publier
Santé publique France a publié le 25 septembre 2025 la toute première synthèse nationale sur le temps d’écran des enfants de 3 à 11 ans, fondée sur les données de l’enquête Enabee. Le résultat tient en trois chiffres qui devraient inquiéter n’importe quel parent : les enfants de 3 à 5 ans passent en moyenne 1 heure et 22 minutes par jour devant un écran, ceux de 6 à 8 ans 1 heure et 53 minutes, et ceux de 9 à 11 ans 2 heures et 33 minutes (Santé publique France, enquête Enabee, septembre 2025).
Ces moyennes datent en réalité de 2022, ce qui signifie que l’agence sanitaire a mis trois ans à analyser et publier des données déjà dépassées au moment de leur sortie. Pendant ce délai, les usages n’ont fait qu’augmenter, portés par la multiplication des tablettes familiales et des smartphones reconditionnés distribués aux plus jeunes. Le rapport révèle surtout que plus d’un enfant sur deux dépasse déjà les repères sanitaires recommandés pour son âge, et ce dès l’école maternelle.
Les inégalités sociales aggravent le phénomène : les enfants des milieux les moins favorisés sont exposés plus tôt et plus longtemps, un écart qui se creuse dès 3 ans et ne se referme jamais complètement (Santé publique France, 2025). Aucun de ces chiffres ne distingue les enfants uniques des enfants en fratrie, ce qui constitue un angle mort majeur de l’étude.
Dans une maison avec deux enfants rapprochés en âge, l’écran allumé pour l’un devient, de fait, l’écran regardé par l’autre, sans que cela apparaisse dans aucune statistique officielle. C’est un vide méthodologique que Santé publique France reconnaît elle-même en creux, en soulignant la nécessité de mieux documenter le contexte familial dans ses prochaines enquêtes. En clair, si vous avez plusieurs enfants, les moyennes nationales sous-estiment probablement ce que vit réellement votre cadet.
L’enquête Enabee a interrogé plus de 15 000 enfants scolarisés en maternelle et en élémentaire, ainsi que leurs parents et leurs enseignants, ce qui en fait l’une des bases de données les plus larges jamais constituées sur le sujet en France. Les chercheurs ont croisé le temps d’écran déclaré avec des indicateurs de développement du langage, de sommeil et de comportement, une méthodologie inédite à cette échelle.
Les résultats montrent que les enfants qui dépassent le plus largement les repères sanitaires sont aussi ceux qui cumulent d’autres facteurs de vulnérabilité, comme un logement exigu ou une fratrie nombreuse, sans que le rapport ne détaille précisément ce dernier facteur. Cette absence de détail sur la taille de la fratrie n’est pas anodine : elle signifie que les futures politiques de prévention risquent, une fois de plus, de cibler des moyennes qui ne reflètent la réalité d’aucune famille en particulier.
Pourquoi votre cadet regarde des écrans avant même de savoir marcher
Un cadet de deux ans qui n’a jamais touché une tablette a pourtant, la plupart du temps, déjà vu des centaines d’heures de contenu vidéo. Ce paradoxe s’explique par un mécanisme que l’Insee appelle l’effet d’entraînement fraternel, documenté dans l’enquête Elfe menée auprès de familles françaises (Insee, 2022). Concrètement, un enfant de 18 mois assis dans la même pièce qu’un frère de 7 ans en train de jouer à une console est exposé à l’écran sans y toucher lui-même, sans qu’aucun adulte ne considère cela comme du temps d’écran attribuable au bébé.
Les chercheurs de l’Insee ont observé que les benjamins d’une fratrie accèdent aux écrans numériques significativement plus tôt que leurs aînés n’y ont eu accès au même âge, précisément parce que grands frères et grandes sœurs jouent le rôle d’initiateurs informels. Une mère de trois enfants suivie par un centre de PMI parisien racontait récemment que son troisième enfant, âgé de 14 mois, reconnaissait déjà l’icône d’une application de dessins animés, simplement parce que ses deux aînés l’utilisaient quotidiennement dans le salon familial.
Ce cas n’a rien d’exceptionnel : c’est devenu la norme statistique dans les familles de deux enfants ou plus. Le carnet de santé, qui intègre depuis janvier 2025 des repères d’âge officiels, précise qu’avant 3 ans, aucun écran n’est recommandé, pas même en exposition passive. Cette précision sur l’exposition passive change tout, car elle inclut explicitement les situations où l’enfant n’utilise pas l’écran mais s’y trouve exposé par la présence d’un frère ou d’une sœur plus âgé.
Peu de parents connaissent cette nuance, et encore moins l’appliquent, car interdire un dessin animé à un aîné de 8 ans sous prétexte que le bébé de la famille est présent dans la pièce paraît disproportionné au quotidien. C’est pourtant exactement ce que recommandent, sans le formuler aussi frontalement, les autorités sanitaires françaises depuis 2025.
Les professionnels de la petite enfance confirment ce constat sur le terrain. Une éducatrice de jeunes enfants exerçant en crèche parisienne, interrogée dans le cadre de travaux sur l’exposition précoce aux écrans, indique observer une nette différence de vocabulaire et d’attention entre les enfants uniques et les cadets de fratries nombreuses dès l’âge de 2 ans.
Ce type d’observation de terrain, bien que non généralisable à lui seul, rejoint les inquiétudes exprimées par la Société française de pédiatrie sur les effets d’une exposition précoce et non choisie aux écrans. Plus l’écart d’âge entre le cadet et son aîné est faible, plus le risque d’exposition passive précoce augmente mécaniquement, car les activités des deux enfants se déroulent alors dans le même espace et souvent au même moment de la journée.
Ce que l’OMS recommande vraiment, et pourquoi presque personne ne le respecte
Les repères de l’Organisation mondiale de la santé pour le temps d’écran sont un ensemble de seuils publiés en 2019, qui fixent une absence totale d’écran avant 1 an et un maximum d’une heure par jour entre 2 et 4 ans, ce seuil étant considéré comme la limite haute et non un objectif à atteindre.
L’Organisation mondiale de la santé a publié ces lignes directrices en 2019, dans un cadre plus large associant sommeil, activité physique et sédentarité chez les moins de 5 ans (OMS, 2019). Pour les bébés de moins de 12 mois, aucun temps d’écran n’est recommandé, quelle que soit la qualité du contenu proposé. Entre 1 et 2 ans, l’OMS ne fixe pas de seuil précis mais déconseille fortement toute exposition régulière.
Entre 2 et 4 ans, le maximum recommandé est d’une heure par jour, et l’organisation précise que moins, c’est toujours mieux. Ces repères sont pourtant très largement ignorés en France, où les enfants de 3 à 5 ans dépassent déjà cette limite d’après les données 2025 de Santé publique France. L’écart entre la recommandation officielle et la réalité du terrain atteint parfois plusieurs dizaines de minutes par jour dès l’âge de 3 ans.
Ce décalage s’explique en partie par la vie en fratrie : un enfant de 3 ans qui regarde la télévision aux côtés d’un aîné de 10 ans pendant que ce dernier fait ses devoirs sur tablette cumule bien plus d’une heure d’exposition quotidienne, sans qu’aucun des deux parents n’ait consciemment autorisé ce temps. La psychologue et chercheuse Sabine Duflo, formatrice sur les usages des écrans auprès des familles, insiste sur le fait que le temps d’écran subi par un enfant en présence d’un frère ou d’une sœur compte tout autant que le temps d’écran choisi.
Elle recommande aux parents de fratries nombreuses de fixer des créneaux communs plutôt que des règles individuelles impossibles à faire respecter dans un espace de vie partagé. C’est une piste concrète, mais elle suppose une réorganisation du quotidien que peu de foyers ont le temps ou l’énergie de mettre en place seuls.
D’autres pays occidentaux, comme les États-Unis via l’Académie américaine de pédiatrie, formulent des repères assez proches de ceux de l’OMS, avec une tolérance légèrement supérieure pour les enfants de plus de 2 ans à condition que les contenus soient choisis avec le parent. Cette convergence internationale renforce la crédibilité des seuils fixés en 2019, mais elle ne change rien au problème central identifié dans cet article : aucun de ces repères, qu’ils viennent de l’OMS, de la France ou des États-Unis, n’intègre explicitement la présence d’un frère ou d’une sœur plus âgé dans le calcul du temps d’écran d’un jeune enfant.
Cette lacune commune à l’ensemble des recommandations internationales explique en partie pourquoi les parents de fratries nombreuses se sentent souvent démunis face à des chiffres qui ne correspondent pas à leur quotidien.
La règle 3-6-9-12, expliquée par son créateur
Serge Tisseron a créé la règle 3-6-9-12 en 2008, à une époque où ni les smartphones ni les réseaux sociaux n’occupaient la place qu’ils ont aujourd’hui dans le quotidien des enfants. Le psychiatre, membre de l’Académie des technologies, a construit ses quatre paliers autour d’un principe simple : chaque âge correspond à une étape du développement cognitif et affectif de l’enfant, et l’écran doit s’adapter à cette étape, pas l’inverse.
Pas de télévision avant 3 ans, car le tout-petit a besoin d’interactions humaines directes pour développer son langage. Pas de console personnelle avant 6 ans, pour préserver le temps consacré au jeu physique et à la motricité fine. Pas d’internet en autonomie avant 9 ans, parce que l’enfant n’a pas encore la maturité pour distinguer un contenu adapté d’un contenu problématique. Un accompagnement soutenu jusqu’à l’entrée au collège, vers 12 ans, pour préparer une autonomie numérique progressive plutôt que brutale.
Tisseron a révisé sa règle en 2019 dans une édition augmentée, publiée aux éditions Érès sous le titre 3-6-9-12+, pour intégrer explicitement les smartphones et les réseaux sociaux, absents de la version originale (Serge Tisseron, 2019). Il y insiste sur trois axes complémentaires aux seuils d’âge : apprendre l’autorégulation, encourager les activités mobilisant les cinq sens, et surtout accompagner l’enfant en parlant avec lui de ce qu’il voit à l’écran.
Ce dernier point est souvent oublié par les résumés simplifiés de sa règle qui circulent en ligne, réduits à une simple liste d’interdictions par âge. Tisseron lui-même a plusieurs fois rappelé publiquement que sa règle n’est pas une loi rigide mais un repère à adapter au contexte de chaque famille, fratrie comprise. C’est justement cette dimension d’adaptation qui disparaît le plus souvent quand la règle est reprise, simplifiée et diffusée sans nuance dans les guides parentaux.
La règle 3-6-9-12 doit une grande partie de sa popularité à sa simplicité, largement relayée par les écoles, les pédiatres et les campagnes de prévention depuis plus d’une décennie. Cette simplicité, qui a permis sa diffusion massive dans les salles d’attente et les carnets scolaires, s’est toutefois accompagnée d’une perte progressive de nuance.
De nombreuses affiches et infographies qui circulent aujourd’hui dans les écoles françaises ne reprennent que les quatre seuils d’âge, sans jamais mentionner les trois axes d’accompagnement que Tisseron considère pourtant comme indissociables des paliers chiffrés. Cette simplification à outrance transforme un outil de dialogue familial en une simple grille d’interdictions, plus facile à afficher qu’à appliquer dans une maison où grandissent plusieurs enfants d’âges différents.
Ce que le nouveau carnet de santé impose depuis 2025
Le carnet de santé de l’enfant intègre depuis janvier 2025 des repères d’âge officiels concernant les écrans, une première en France. Avant 3 ans, aucun écran n’est recommandé, y compris en exposition passive dans la même pièce qu’un adulte ou un aîné. Entre 3 et 6 ans, seul un usage exceptionnel de contenus à qualité éducative avérée est toléré, et toujours en présence d’un adulte qui commente et accompagne ce que l’enfant regarde.
Cette mise à jour du carnet de santé fait suite à un arrêté ministériel signé le 2 juillet 2025, qui interdit également l’usage des écrans dans les lieux d’accueil du jeune enfant, crèches comprises, pour les enfants de moins de 3 ans. Concrètement, une crèche qui allumait autrefois une tablette pour occuper un groupe d’enfants pendant la sieste des uns et le réveil des autres n’en a désormais plus le droit, quel que soit le contenu diffusé.
La Société française de pédiatrie soutient fermement cette évolution réglementaire, rappelant que les activités sur écran ne conviennent pas aux enfants de moins de 6 ans, car elles altèrent durablement leurs capacités intellectuelles, leur vision et la qualité de leur sommeil (Société française de pédiatrie, groupe de pédiatrie générale, 2025). Ce cadre réglementaire s’applique aux structures collectives, mais rien de comparable n’existe pour le foyer familial lui-même, où la loi ne peut pas, et ne doit sans doute pas, s’immiscer.
Résultat : un enfant de 2 ans protégé des écrans à la crèche toute la journée peut se retrouver exposé plusieurs heures le soir même, simplement parce qu’un frère aîné regarde la télévision dans le salon familial. Cette incohérence entre le cadre collectif, désormais strict, et le cadre familial, resté flou, laisse peser l’essentiel de la responsabilité sur des parents souvent démunis face à une fratrie aux besoins contradictoires.
Le carnet de santé donne des repères clairs par âge, mais aucun mode d’emploi concret pour les familles de deux enfants ou plus qui partagent le même salon, la même tablette et parfois le même écran de télévision. Cette réforme concerne l’ensemble des établissements d’accueil du jeune enfant en France, crèches collectives, micro-crèches et assistantes maternelles agréées comprises, soit plusieurs centaines de milliers d’enfants accueillis chaque jour.
Les professionnels de la petite enfance ont globalement salué cette clarification réglementaire, qui met fin à des pratiques disparates d’un établissement à l’autre. Certaines structures avaient déjà banni les écrans de leur propre initiative avant l’arrêté de juillet 2025, quand d’autres continuaient à utiliser occasionnellement des tablettes ou des télévisions pour gérer les temps calmes ou les moments de transition entre deux activités. L’arrêté a ainsi uniformisé une pratique jusque là très variable, mais il ne concerne, faut-il le rappeler, que le temps passé en collectivité, laissant entier le débat sur les usages en famille.
Le cas caché des écrans partagés en fratrie
Un écran partagé en fratrie est une situation où un enfant est exposé à un contenu numérique sans l’avoir choisi ni manipulé lui-même, simplement parce qu’un frère ou une sœur plus âgé l’utilise dans le même espace de vie, un phénomène que les statistiques officielles peinent encore à mesurer précisément.
Ce phénomène concerne la majorité des foyers avec plusieurs enfants, et il reste pourtant absent de la plupart des guides consacrés au temps d’écran. Prenez l’exemple d’une famille de trois enfants âgés de 3, 7 et 11 ans qui vit dans un appartement de trois pièces. Quand l’aîné de 11 ans utilise sa tablette personnelle dans le salon pour faire ses devoirs en ligne, ses deux cadets, occupés à jouer par terre à quelques mètres de lui, perçoivent les sons, les images et parfois le contenu affiché à l’écran sans que personne ne considère cela comme du temps d’écran pour eux.
Ce cas de figure, banal dans des millions de foyers français, illustre exactement ce que l’Insee mesure indirectement à travers l’effet d’entraînement fraternel évoqué plus haut. La pédopsychiatre Marie-Claude Bossière insiste sur le fait que ce n’est pas seulement la présence de l’écran qui pose question, mais la nature passive de cette exposition, subie plutôt que choisie, qui échappe à tout contrôle parental conscient.
Les familles nombreuses, en particulier, se retrouvent prises en étau entre le respect des paliers d’âge de la règle 3-6-9-12 et l’impossibilité matérielle de séparer physiquement des enfants qui partagent le même logement. Certains parents interrogés par des associations de prévention évoquent des solutions de fortune : casques audio pour isoler l’aîné, créneaux d’écran fixés en dehors de la présence des plus jeunes, ou encore pièces dédiées quand l’espace du logement le permet.
Ces solutions restent largement artisanales et inégalement accessibles selon les ressources financières et le type de logement des familles, ce qui rejoint les inégalités sociales déjà pointées par Santé publique France dans son rapport de septembre 2025. En creux, ce cas caché révèle une vérité dérangeante : la règle 3-6-9-12 fonctionne relativement bien pour un enfant unique dans un foyer disposant de l’espace nécessaire, et beaucoup moins bien pour les familles nombreuses ou les logements exigus, qui sont statistiquement aussi les foyers les plus exposés aux écrans selon les données sociales disponibles.
Le lien entre taille du logement et exposition aux écrans reste largement sous-documenté en France, mais plusieurs travaux sociologiques évoquent une corrélation entre surface habitable réduite et temps d’écran cumulé chez les enfants. Dans un logement de moins de 60 mètres carrés partagé par une famille de quatre ou cinq personnes, isoler physiquement un jeune enfant des usages numériques d’un aîné relève souvent de la gageure, quelle que soit la bonne volonté des parents.
Ce constat rejoint les inégalités sociales déjà identifiées par Santé publique France : les familles les plus modestes cumulent souvent logement exigu, fratrie nombreuse et équipement numérique partagé, trois facteurs qui se combinent pour maximiser l’exposition passive des plus jeunes enfants du foyer.
Comment adapter la règle sans briser l’équilibre familial
Adapter la règle 3-6-9-12 à une fratrie commence par abandonner l’idée d’un temps d’écran individuel strictement mesuré pour chaque enfant. La psychologue Sabine Duflo recommande aux familles nombreuses de raisonner en créneaux collectifs plutôt qu’en minutage individuel, une approche plus réaliste que la comptabilisation minute par minute défendue par certains guides parentaux.
Concrètement, cela signifie fixer des moments d’écran communs, adaptés au plus jeune enfant présent dans la pièce, plutôt que de tenter d’isoler chaque enfant selon son âge exact. Certains parents responsabilisent volontairement leurs aînés en leur confiant un rôle de tiers de confiance, chargé de signaler un contenu inadapté ou de couper l’écran si un cadet trop jeune entre dans la pièce, une pratique évoquée par plusieurs associations de parents.
Ce rôle ne doit cependant jamais devenir une charge de surveillance permanente pesant sur un enfant qui reste avant tout un enfant, et non un adulte de substitution. Le carnet de santé et l’arrêté du 2 juillet 2025 offrent un cadre légal strict pour les structures collectives, mais chaque famille reste seule face à ses arbitrages quotidiens à la maison.
Une option concrète consiste à dissocier clairement les espaces : un coin sans écran pour les activités des plus jeunes, une pièce ou un créneau dédié pour les usages numériques des aînés, quand la configuration du logement le permet. Quand l’espace manque, les associations de prévention recommandent de décaler les usages dans le temps plutôt que dans l’espace, en réservant par exemple les écrans des aînés aux moments où les cadets font la sieste ou sont couchés.
Aucune de ces solutions n’est parfaite, et aucune ne fonctionnera de la même manière dans toutes les familles, ce qui est précisément l’angle mort des versions simplifiées de la règle 3-6-9-12 qui circulent sur les réseaux sociaux et les blogs parentaux. La bonne question à se poser n’est donc pas seulement quel âge a mon enfant, mais dans quel espace de vie et aux côtés de qui il grandit.
Certains professionnels de l’enfance recommandent également d’associer les enfants eux-mêmes, y compris les aînés, à l’élaboration des règles familiales sur les écrans, plutôt que de leur imposer un cadre unilatéral qu’ils risquent de contourner dès que les parents ont le dos tourné. Un enfant de 10 ans qui comprend pourquoi son petit frère de 3 ans ne doit pas être exposé à ses jeux vidéo violents adhère généralement mieux à une règle qu’il a contribué à construire qu’à une interdiction reçue sans explication.
Impliquer toute la fratrie dans la discussion, plutôt que de traiter chaque enfant séparément, semble d’ailleurs cohérent avec le constat de départ de cet article : dans une maison partagée, les écrans se gèrent collectivement, pas enfant par enfant.
Ce que 2026 pourrait changer pour les familles nombreuses
Le débat sur les écrans et l’enfance ne fait que commencer en France, et les familles nombreuses restent les grandes oubliées des politiques publiques actuelles. Santé publique France a annoncé, dans son communiqué de septembre 2025, vouloir enrichir ses prochaines enquêtes Enabee avec des données sur le contexte familial et la composition de la fratrie, un premier pas vers une mesure plus fidèle de la réalité vécue par les cadets.
L’Assemblée nationale examine par ailleurs, depuis 2025, plusieurs propositions de loi visant à mieux encadrer l’exposition des mineurs aux écrans et aux réseaux sociaux, sans qu’aucun texte définitif ne soit encore adopté au moment de la rédaction de cet article. En attendant ces évolutions réglementaires, la responsabilité continue de reposer presque entièrement sur les parents, souvent seuls face à des arbitrages complexes que ni la règle 3-6-9-12 ni le carnet de santé ne suffisent à résoudre.
Ce qui ressort clairement des données 2025 et 2026, c’est que l’âge d’un enfant ne dit plus grand-chose de son exposition réelle aux écrans dès lors qu’il grandit aux côtés d’un frère ou d’une sœur plus âgé. Repenser la règle à l’échelle de la fratrie entière, et non enfant par enfant, semble aujourd’hui la piste la plus réaliste pour protéger les plus jeunes sans transformer le quotidien familial en système de surveillance permanent.
Les parents qui souhaitent avancer concrètement peuvent commencer par observer, pendant une semaine, ce que voit réellement leur plus jeune enfant en présence de ses aînés, avant même de penser à fixer de nouvelles règles.
